La francophonie est orpheline, avec la disparition du poète Edouard Maunick. Le barde mauricien laisse derrière lui une œuvre poétique immense, empreinte de nostalgie pour son île natale et vibrant d’un humanisme militant. Sa poésie est aussi riche d’inventions lexicales et de souffle baroque.

Grand chantre de l’île Maurice et de la mer, Edouard Maunick est mort ce samedi 10 avril 2021, à Paris, des suites d’une longue maladie. Il était l’un des plus grands poètes de langue française, compagnon et héritier de Senghor et de Césaire. Auteur d’une œuvre majeure composée d’une vingtaine de recueils de poèmes, il avait reçu de nombreuses récompenses et distinctions, dont le Grand Prix de la Francophonie pour l’ensemble de son œuvre.

L’homme était fatigué. Au poids de l’âge (il avait 89 ans), s’ajoutait le deuil de son épouse bien-aimée décédée en 2007, décès dont il ne s’était jamais vraiment remis. Elle lui avait inspiré quelques-uns de ses plus beaux vers : « Neige au corps de feu/ Neige au fruit d’épices/ Neige quand le vent est debout.» Elle incarnait la femme idéale dont l’amour, espérait le poète, pourra conjurer sa hantise de la mort.

Maunick avait la mort en détestation. N’avait-il pas d’ailleurs intitulé l’un de ses recueils de poèmes, son dernier : 50 Quatrains pour narguer la mort ? « Nous ne sommes pas nés pour vivre, nous sommes nés pour mourir un jour et cela me révolte, m’a toujours révolté », aimait-il répéter. Angoissé par la question de la mort, il avait demandé à son ami Senghor ce qu’il fallait faire pour survivre à soi-même. « Tu fais des enfants ou tu écris une œuvre », lui aurait répondu le poète-président. Une réponse qui confirmait le choix qu’avait fait le Mauricien, depuis belle lurette, de consacrer sa vie à la poésie.

L’île, la mer et la découverte de la poésie

Joseph Marc Davy Maunick, de son vrai nom, est né le 23 septembre 1931, à Flacq, à Port-Louis, dans une famille métisse. Cette dernière précision est importante, car des heurs et malheurs du métissage le poète a fait la marque de fabrique de son œuvre littéraire. Le lieu a aussi son importance puisque l’île est une source d’inspiration majeure du poète qui aimait dire que « l’île me fertilise » même quand il se trouvait loin d’elle physiquement. D’ailleurs, même en exil, le poète n’était jamais vraiment très loin de la mer : « L’exil exorcisé/la mer n’est pas ici/et pourtant je ne sais/pourquoi j’entends des vagues/à l’assaut des sommeils. »

Si le poète entendait les vagues jusque dans son exil parisien, l’explication en est à chercher dans son enfance et sa jeunesse insulaires. La vie était rythmée par les grondements de la mer à Port-Louis, où la famille Maunick s’était installée lorsque l’aîné de leurs garçons qui, à 5 ans, avait échangé « Joseph Marc » – son nom de baptême un peu prosaïque – contre un prénom plus royal, emprunté au prince Edouard d’Angleterre qui avait beaucoup impressionné les Mauriciens lors son passage à l’île dans les années 1930.

Les années 30 verront aussi le futur poète faire ses premières armes. Ses instituteurs récitaient des poèmes à longueur de classe pour éveiller leurs élèves aux beautés du monde et de l’existence. Mais ce n’est pas la poésie apprise dans la bouche de ses instituteurs qui a conduit le jeune Mauricien à prendre conscience de sa vocation poétique. « Elle m’est venue à moi personnellement comme un découverte fulgurante », racontera l’auteur d’Ensoleillé vif et des Paroles pour solder la mer.

Pour l’anecdote, c’est dans la salle du Cinéma des Familles de Port-Louis, que le jeune Maunick fréquentait assidûment, qu’eut lieu son premier face-à-face avec la Muse de la poésie. Le spectacle de la folle chevauchée du héros d’un western muet à travers la pluie avait conduit le poète en culottes courtes – il était en troisième – à griffonner son premier vers au dos d’un ticket de cinéma : « Les chevaux blancs de la pluie… ». Depuis, il n’a jamais cessé d’écrire.

Les premiers poèmes du Mauricien publiés dans les journaux locaux datent de 1948, mais c’est six ans plus tard, en 1954, que le jeune homme publia son tout premier recueil de poèmes Ces Oiseaux du sang, à compte d’auteur. Parallèlement, il travaillait comme instituteur, puis bibliothécaire en chef dans la principale bibliothèque de la capitale mauricienne. Ce travail ne l’intéressait que moyennement car il l’éloignait de son ambition d’aller exercer son talent poétique à Paris. Il se sentait à l’étroit dans son île et espérait pouvoir poursuivre sa carrière dans la lumineuse capitale des lettres françaises.

« Les chauffeurs de taxi te parleront de Valéry »

À 29 ans, Maunick décrocha enfin un billet pour la France, ce pays dont il avait tant rêvé, surtout en lisant « jusqu’à l’usure des yeux » les poèmes de la Collection « Poètes d’Aujourd’hui ». Ne lui avait-on pas prédit un destin parisien ? « Un jour, toi qui es poète, il faudra que tu montes à Paris. Penses-tu, ce sera extraordinaire pour toi, tu vas marcher sur le même trottoir, sur lequel auront marché Baudelaire, Apollinaire. Les chauffeurs de taxi te parleront de Valéry. »

Il n’en sera rien… Les chauffeurs de taxi parisiens s’en foutaient royalement de la poésie ! Débarqué de son île lointaine, sans un sou dans la poche, il dût longtemps vivre de petits boulots, vivoter en attendant les jours meilleurs. Il faisait des piges à la radio et à la télévision françaises (RFI, Antenne 2), fréquentait la maison d’édition Présence Africaine qui, sous la direction de son fondateur le Sénégalais Alioune Diop, avait dans les années 1960-70 le vent en poupe. Le siège au cœur du Quartier latin de l’éditeur du monde noir, au 25 bis rue des Écoles, était alors le rendez-vous de l’intelligentsia afro-antillaise et de l’élite parisienne de gauche.

À Présence Africaine, Maunick était comme un poisson dans l’eau. Il s’est lié d’amitié avec Senghor et Aimé Césaire, les deux principaux épigones du mouvement de la négritude. À l’instigation de ce duo prestigieux à qui Alioune Diop ne pouvait rien refuser, Présence Africaine publiera plusieurs volumes de poésies de ce poète mauricien encore inconnu du grand public. La reconnaissance viendra en 1964 avec un article du poète français Alain Bosquet dans la revue Combat, qui invitait le grand public à découvrir sans tarder les « joyeux tropiques » d’Edouard Maunick. Un tropique essentiellement insulaire à laquelle Maunick a érigée, de recueil en recueil, un monument exceptionnel fait de mots et de quêtes infinies.

C’est sans doute Senghor qui avait le mieux compris le sens et la cohérence de la démarche singulière de ce poète. En témoigne l’admirable préface qu’il donna au recueil intitulé Ensoleillé vif (1976), qui constitue l’un des sommets de la créativité baroque et insulaire du Mauricien. Sous le titre « La négritude métisse », l’avant-propos du poète-président rappelle comment la poésie de Maunick prolonge et renouvelle la pensée de la négritude en l’abordant à travers la grille du métissage. Plus dynamique que la négritude, le métissage est moins une manière d’être qu’un processus à l’œuvre, qui a l’avantage de mêler tous les déshérités de la terre, quelle que soit la couleur de leur peau.

Une œuvre multiple

Or, pour centrale qu’elle soit, ce serait une erreur de réduire la poésie de Maunick à la poétique du métissage. Il s’agit d’une œuvre multiple qui puise son élan dans les obsessions personnelles comme dans les apories de la vie politique et internationale. Les titres de quelques-uns des recueils que le poète a publiés depuis son premier volume édité à Maurice, forment un résumé thématique de cette production : Les Manèges de la mer (1964), Jusqu’en terre Yoruba (1965), Mascaret ou le livre de la mer et la mort (1966), Fusillez-moi (1970), Ensoleillé vif (1976), En mémoire du mémorable (1979), Désert-archipel suivi de Cantate païenne pour Jésus fleuve (1982), Saut dans l’arc-en-ciel (1985), Mandela mort ou vif (1987), Paroles pour solder la mer (1988), Elle et île de la même passion (2001), Brûler à vivre/Brûler à survivre (2004), 50 quatrains pour narguer la mort, suivi de Contre-silence (2006).

Ces volumes révèlent un grand humaniste, associé à tous les grands combats de son temps (apartheid, racisme, Biafra, Vietnam, impérialisme ). « Je ne suis pas un révolutionnaire, aimait-il dire, mais un révolté. La nuance est de taille parce que la révolution est passagère, contrairement à la révolte qui est permanente. »

Le combat d’Edouard Maunick concernait aussi la langue. Produit de la francophonie mauricienne, il avait fait du français sa langue d’expression privilégiée, n’oubliant jamais de rappeler qu’il était venu à la langue de Voltaire par le créole, lingua franca de son île natale irrespectivement des classes sociales et des origines des locuteurs. Le français que le défunt poète a pratiqué est nourri des mots et des structures de la pensée créole, sans jamais tomber pour autant dans l’exotisme facile. Si sa poésie était lue, semble-t-il, avec délectation par François Mitterrand et d’autres encore, c’est sans doute parce que le poète avait su restituer dans sa langue empruntée aux anciens colonisateurs la saveur et la pulsion du créole mauricien. « L’oralité créole était à la fois la source et l’horizon » de la poésie de Maunick, a écrit Jean-Louis Joubert, un des principaux spécialistes des lettres mauriciennes.

On ne peut conclure cet hommage au poète disparu sans rappeler que Maunick n’était pas seulement poète. Il fut aussi fonctionnaire international à l’Unesco (1982-1993), journaliste de radio et à la presse écrite, notamment à Jeune Afrique où il fut rédacteur en chef entre 1994 et 1995, ambassadeur de son pays en Afrique du Sud où il avait présenté ses lettres de créance à Nelson Mandela en personne, sans doute l’homme politique qu’il admirait le plus. Le président sud-africain qui connaissait ce nouvel ambassadeur mauricien de réputation, lui aurait demandé de s’installer dans son pays et de faire de l’Afrique du Sud son « lieu de création ». Ce que le poète fera en élisant demeure à Pretoria pendant plus de 12 ans, avant de rentrer à Paris en 2009.

Edouard Maunick voulait mourir à l’île Maurice car, comme le dit un proverbe de chez lui, « Lai mon dan la lamp » (la phalène meurt toujours dans la lumière de la lampe). Or la phalène Maunick n’aura pas eu le temps de retrouver les lumières de son île natale.

S’il fallait lire un seul livre d’Edouard Maunick, choisissez son Anthologie personnelle (Actes Sud, 1989), volume dans lequel le poète a réuni ses œuvres les plus marquantes.

Sources : Tirthankar Chanda, RFI